Vous aimez les histoires? Voici la mienne

Je suis né, j’ai appris à parler, à marcher, je suis allé à l’école. J’ai aimé et j’ai haï, j’ai connu des succès et des échecs, on m’a méprisé et on m’a admiré. Mais plus encore ?

Je suis né à Montréal, le premier enfant d’une famille de trois. J’ai appris à parler étrangement tôt, paraît-il, mais il y avait un problème : personne ne me comprenait. Encore aujourd’hui, je souffre de ce handicap, qui est réapparu à mon adolescence pour ne plus me lâcher : parce que j’étais timide, je me suis habitué à parler en me dépêchant. Je saute des syllabes, je raccourcis des mots, je colle ensemble ce qui reste et ça produit une bouillie verbale pas très efficace pour la communication. C’est la manière dont je parle aujourd’hui, sans le réaliser, sans pouvoir m’en empêcher, et même quand je suis parfaitement à l’aise.

Il semble que j’aie été attiré très tôt par les livres, car dès l’âge d’un an j’aimais ramper jusqu’à la bibliothèque familiale pour en jeter le contenu par terre. Mes parents l’ont protégée avec des filets de pêche. Je grattais aussi les surfaces rouges, un comportement dont le sens demeure un mystère.

J’ai commencé au primaire, à l’école nouvelle Querbes, un sport que j’allais beaucoup pratiquer : lire avec une lampe de poche sous mes couvertures après l’heure du coucher. Ceux qui ont essayé le savent, le problème est l’aération. Mes parents lisaient beaucoup, mais la grande lectrice de la famille était ma grand-mère Françoise. La lecture était pour elle un grand plaisir et elle m’a donné de nombreux livres en cadeau, dont certains que je considère toujours comme des chef d’œuvres : Les Contes de Grimm, L’Île au trésor, Quentin Durward.

Je lisais tout ce que je trouvais, incluant des livres trop vieux pour moi auxquels je ne comprenais rien. Un roman de Georges Simenon, lu en troisième année, m’a guéri pour longtemps de ces livres. Je l’avais subtilisé à mon père et caché dans mon pupitre d’école, où il est resté des mois tandis que j’essayais de passer à travers. J’ai oublié son titre, j’ai oublié l’histoire, mais je me souviens de mon dégoût devant les descriptions sinistres de pourriture à l’odeur répugnante et de mouches.

Ma timidité était grande et au secondaire, à l’école Paul-Gérin-Lajoie, je me suis refermé sur moi-même. En plus de la lecture, j’étais passionné par les mathématiques et je ne savais pas quoi choisir entre les lettres et les sciences. J’adorais la musique rock. J’aurais pu devenir musicien, mais vers quinze ans j’ai choisi d’être écrivain. J’ignorais comment faire mais ce n’était pas important : je me suis jeté dans l’écriture comme on se jette dans l’océan. À partir de ce moment, j’ai commencé à noircir du papier, presque toujours en écoutant de la musique, tandis que je m’isolais de plus en plus.

Rendu au cégep, j’écrivais sans arrêt et je ne parlais à personne. Muni d’un budget d’une vingtaine de dollars, j’ai pondu plusieurs romans dans la bibliothèque du cégep Maisonneuve. Ils avaient un point commun : la nullité. C’était du travail d’amateur et je le savais. Ça ressemblait à un bon roman autant que de l’eau colorée ressemble à un café. J’ignorais comment faire mieux.

J’étais toujours tiraillé entre les sciences et les lettres. Je suis entré au cégep en sciences pures, j’ai changé pour les lettres, et je suis revenu en sciences après avoir obtenu mon DEC en lettres. Au niveau social, j’ai atteint le fond. La solitude me rendait tellement malheureux que j’ai recommencé à m’ouvrir aux autres. Le choix entre les sciences et les lettres s’est posé de nouveau en m’inscrivant à l’université. Pour éviter de trancher, j’ai opté pour l’école Polytechnique, en me disant que j’étudierais en sciences et que j’écrirais dans mes temps libres, gardant intactes mes deux passions.

Durant ma dernière année à la Poly, un ami m’a parlé d’un programme international d’échanges d’étudiants. Un autre voulait s’inscrire mais il s’est trouvé un emploi et m’a donné son formulaire. Je l’ai rempli, mais je l’ai posté une heure trop tard et j’ai été disqualifié. Sauf qu’une Canadienne anglaise s’est désistée et j’ai pu la remplacer. Cette série de hasards a eu une importance énorme dans ma vie, comme le démontre la suite, et c’est ce qui a inspiré le passage de Sonate en fou mineur où, après avoir rencontré Agathe, qui va résoudre sans le vouloir les problèmes de tout le monde, Pascal s’émerveille des conséquences énormes que peuvent avoir des événements insignifiants.

Mon dernier travail pour la Polytechnique, le PFE (Projet de Fin d’Études) était en train de s’imprimer tandis que mes parents me conduisaient à l’aéroport, direction Maribor, Yougoslavie (maintenant Slovénie). Le pays était encore communiste. Tout allait exploser, mais un an plus tard, et j’ai passé là un été agréable. Le travail à faire était presque nul et je me suis concentré sur la visite du pays et sur le vin à un dollar la bouteille. Des étudiants de toute l’Europe se trouvaient là, dont une très charmante Suédoise. Après avoir prolongé mon stage sous l’influence de la très charmante Suédoise, j’ai visité l’Europe comme prévu, mais en terminant par Stockholm, ce qui n’était pas du tout prévu, où je suis resté cinq ans en compagnie de la très charmante Suédoise.

Choc! Je me suis retrouvé dans un univers très différent de ce que je connaissais. Un monde de froideur, de beauté silencieuse, d’efficacité, d’émotions masquées. La langue était une frontière. En apprenant le suédois, ce qui m’a pris un an, j’ai appris une nouvelle manière de penser. « Lagom », « Radhus », « Sprit », « Högskola »… Je ne le réalisais pas, mais ça me transformait.

Dans le petit appartement de Kista, où je vivais avec la très charmante Suédoise, dans notre petite maison de Vallentuna, je continuais à écrire. Je noircissais des dizaines de feuilles par jour, je produisais des romans qui ne valaient toujours rien. Mes histoires ne vivaient pas. Quelque chose manquait : l’essentiel. Je ne comprenais pas ce que c’était.

Puisque je parlais leur langue, j’ai pu lire les écrivains suédois dans le texte. Ça m’a troublé. Beaucoup avaient ce qui me manquaient, ce qui manque souvent aux écrivains québécois, mais je ne comprenais pas comment ils faisaient.

Cinq ans plus tard, en revenant au Québec avec ma très charmante Suédoise, je l’ai vu d’une autre manière. Comme on dit en Suède : « Le véritable choc culturel, ce n’est pas quand on s’installe à l’étranger, c’est quand on revient dans son pays. » Nous avons des défauts que je n’avais jamais perçus, mais aussi des qualités incroyables qui échappent à tous. Il y a ici une ambiance particulière, qu’on ne retrouve nulle part ailleurs et dont on ne parle jamais.

Je continuais à écrire et je faisais de minuscules progrès. Par essais-erreurs, à force de me tromper, j’ai appris les techniques du métier. Ce que je produisais n’étais plus si mauvais, je m’améliorais. Malheureusement, il me manquait toujours l’essentiel.

J’ai eu des enfants, j’ai acheté une maison, j’ai travaillé, j’ai vécu. Et je continuais à écrire.

J’ai appris à maîtriser ma timidité, même si c’est un handicap qui me paralysera toujours. J’ai trouvé une place qui me convient dans la société.

Les manières de créer des personnages, de peindre une ambiance, de composer des phrases pleines de caractère, sont entrées dans ma tête. J’ai appris à laisser aller mon imagination et à la canaliser. Relire des livres que j’aimais, en lire de mauvais et me demander pourquoi ils étaient ratés, m’a aidé à progresser, ainsi que lire des livres dans lesquels des écrivains dévoilent leurs secrets. Des gens autour de moi ont commencé à aimer mes textes, certains se sont même enthousiasmés. Il me manquait pourtant, encore et toujours, l’essentiel.

Un jour, un commentaire d’un lecteur m’a rappelé quelque chose : une phrase lue il y a longtemps dans une langue étrangère. Elle venait d’un livre qui s’appelle Författarskolan, que j’avais acheté à Stockholm. J’ai retrouvé ce livre, je l’ai relu, et cette fois, j’ai compris où était ma faiblesse et comment je devais écrire pour que mes livres se mettent à vivre, comme une étoile se met à briller.

J’ai compris comment procéder. Il m’avait fallu des années de petites améliorations continuelles pour être capable de le comprendre.

J’ai repris le roman sur lequel je travaillais et qui était presque fini. Je l’ai relu, repensé, ré-imaginé, je l’ai réécrit… Il est resté pareil et est devenu différent, il a changé en profondeur sans changer en surface.

C’est ainsi que j’ai appris à écrire.