Vous aimez les histoires? Voici la mienne (suite)

Rendu au cégep, j’écrivais sans arrêt et je ne parlais à personne. J’étais de plus en plus mal avec moi-même. Muni d’un budget d’une vingtaine de dollars, j’ai pondu plusieurs romans dans la bibliothèque du cégep Maisonneuve. Ils avaient un point commun : la nullité. C’était du travail d’amateur et je le savais. Ça ressemblait à un bon roman autant que de l’eau colorée ressemble à un café. J’ignorais comment faire mieux.

Je n’arrivais pas à faire coïncider ma vie et les livres que j’aimais. Mon univers littéraire, de Martin Eden à Dix petits nègres, ne correspondait pas à mon univers physique : les tempêtes de neige, le hockey dans l’entrée de garage, l’Halloween, les vacances dans le Maine ou au mont Tremblant, les repas dans la maison de campagne de ma grand-mère, avec mes oncles et mes tantes qui se racontaient des histoires pendant des heures.

Je ne me reconnaissais pas dans la littérature québécoise, qui me semblait souvent très « amateur ». Les romans québécois étaient écrits par des gens brillants. Ils avaient leurs bons moments, mais le résultat ne fonctionnait pas. C’était comme une maison construite sans plan. Elle avait tout d’une maison, mais le toit coulait, les fenêtres ne fermaient pas, le vent traversait les murs et les planchers s’inclinaient. Et, bien sûr, mes romans étaient comme ça… en mille fois pire.

Je suis entré au cégep en sciences pures, j’ai changé pour les lettres, et je suis revenu en sciences après avoir obtenu mon DEC en lettres. Au niveau social, j’ai atteint le fond. La solitude me rendait tellement malheureux que j’ai recommencé à m’ouvrir aux autres. Ça n’a pas été facile. Mes habiletés étaient peu développées. Le choix entre les sciences et les lettres s’est posé de nouveau en m’inscrivant à l’université. Pour éviter de trancher, j’ai opté pour l’école Polytechnique, en me disant que j’étudierais en sciences et que j’écrirais dans mes temps libres, gardant intactes mes deux passions.

Durant ma dernière année à la Poly, un ami m’a parlé d’un programme international d’échanges d’étudiants. Un autre voulait s’inscrire mais il s’est trouvé un emploi et m’a donné son formulaire. Je l’ai rempli, mais je l’ai posté une heure trop tard et j’ai été disqualifié. Sauf qu’une Canadienne anglaise s’est désistée et j’ai pu la remplacer. Cette série de hasards a eu une importance énorme dans ma vie, comme le démontre la suite, et c’est ce qui a inspiré le passage de Sonate en fou mineur où, après avoir rencontré Agathe, qui va résoudre sans le vouloir les problèmes de tout le monde, Pascal s’émerveille des conséquences énormes que peuvent avoir des événements insignifiants.